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KINSHASA : L’ÉBÉNISTERIE EN FUMÉE, DES VIES RAVAGÉES

Salomon BIMANSHA sur le lieu de l’incendie

Kinshasa, quartier Delvaux. Le décor, habituellement vibrant de l’activité des ébénistes, n’est plus que silence et désolation. Là où s’entassaient meubles, planches de bois précieux et outils, le feu a laissé une plaie béante de cendres et de tôle calcinée. Ce n’est pas un simple « accident », c’est une tragédie sociale qui s’est jouée en quelques heures, consumant des dizaines d’années de labeur artisanal et plongeant des familles entières dans le désarroi.

Le site de Delvaux, haut lieu de la menuiserie et de l’ébénisterie kinois, est un symbole de l’ingéniosité congolaise. C’est là que l’on fabriquait, sur mesure et avec talent, les salons, les armoires et les lits qui meublent la capitale. Récemment, la nuit a été brève et cruelle. Vers 2h du matin, une étincelle – souvent attribuée à un câble électrique défaillant de la SNEL ou à un court-circuit – a suffi pour allumer l’enfer.

Le bois, matière première et combustible, a fait le reste.

L’ÉTERNELLE FLAMME DE L’OUBLI : DEUX FOIS, C’EST TROP

Incendie Site d’ébénisterie de Delvaux

Mais ce qui rend ce drame d’autant plus poignant, c’est sa récurrence. Ce n’est pas la première fois que le pôle d’ébénisterie de Delvaux est ravagé par les flammes. Déjà, en août 2013, un incendie dévastateur avait causé des pertes estimées à 300 000 USD, et d’autres sinistres ont été rapportés, comme celui de septembre 2022. La catastrophe d’aujourd’hui est le tragique écho d’un passé non résolu.

Cette récidive soulève une question explosive : comment un site vital pour l’artisanat local, déjà éprouvé par un brasier, peut-il ne pas avoir bénéficié de mesures de sécurité renforcées ? La faute est clairement à chercher dans la précarité et l’éternel report des travaux d’assainissement :

  • L’Électricité Dangereuse : Dans un pays aux infrastructures fragiles, les installations électriques vétustes et anarchiques sont des bombes à retardement. Malgré le premier drame, les fluctuations de tension et les câbles flottants sur les toits sont toujours pointés du doigt par les victimes comme étant la cause principale.
  • La Réponse Pompiers : Comme souvent, les pompiers sont arrivés tardivement, entravés par le trafic ou le manque de moyens opérationnels. L’incendie était déjà généralisé, ne laissant place qu’à la consternation.

Pour ces ébénistes, qui travaillent sans assurance et dont la survie dépend du cycle continu de la commande à la vente, l’incendie de Delvaux est un arrêt de mort économique qui frappe les mêmes vies deux fois.

ET MAINTENANT ? LE CRI D’ALARME DES SINISTRÉS

L’émotion passée, la question du soutien de l’État se pose avec acuité. Les autorités locales, dont le Gouverneur, se sont rendues sur place, promettant d’évaluer les dégâts. Mais pour les victimes, l’heure est au pragmatisme.

« Que l’État nous aide à nous relever ! Il faut un site sécurisé et des fonds pour racheter nos machines et nos planches », implore Kalonji Ntumba, un artisan sinistré. Le drame de Delvaux, comme celui d’autres marchés incendiés (Matete, Gambela…), rappelle l’urgence d’une politique publique de modernisation des espaces commerciaux et artisanaux. Cela passe par des infrastructures électriques aux normes, des accès dégagés pour les secours et, surtout, la mise en place de mécanismes d’assurance abordables.

L’incendie de Delvaux n’est pas qu’une perte matérielle. C’est le symbole d’une précarité qui consume les efforts des entrepreneurs congolais, une combustion lente et régulière qui, pour la deuxième fois en une décennie, a pris la forme d’un brasier dévastateur. Reste à savoir si, des cendres, les ébénistes pourront un jour tailler un nouvel avenir.

Salomon BIMANSHA

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