EXCLUSIF. L’ancien président congolais Joseph Kabila rassemble discrètement une partie de l’opposition à Nairobi, au Kenya. Simple repli stratégique ou véritable esquisse d’une nouvelle plateforme politique pour l’homme fort déchu de Kinshasa, désormais sous le coup de menaces judiciaires ?

NAIROBI (Kenya) – Le secret était bien gardé, mais les murs de la capitale kényane ont fini par murmurer. Loin des tensions croissantes et des foudres judiciaires de Kinshasa, l’ancien homme fort de la République Démocratique du Congo (RDC), Joseph Kabila Kabange, aurait orchestré une série de rencontres discrètes avec des figures de l’opposition congolaise. Le décor est planté : Nairobi, hub diplomatique d’Afrique de l’Est et ville de tous les possibles, est devenue le théâtre de ce que d’aucuns appellent déjà le « Forum de l’ombre ».
L’exil, un tremplin ?

Le choix de Nairobi n’est pas anodin. Alors que Kinshasa le tient dans sa ligne de mire — avec la levée de son immunité et les accusations de complicité avec le M23 et l’Alliance Fleuve Congo (AFC) —, le Kenya offre un refuge géopolitique stratégique. Kabila, condamné à mort par contumace, joue sa survie politique.
Selon nos informations recoupées auprès de sources politiques congolaises et de diplomates en poste à Nairobi, l’objectif de ces réunions n’est pas tant de former un « Gouvernement en exil » que de cristalliser un front uni de ceux qui, de près ou de loin, se sentent marginalisés ou menacés par le régime du président Félix Tshisekedi.
« Il ne s’agit pas de l’opposition institutionnelle actuelle », confie un participant sous couvert d’anonymat. « Il s’agit de personnalités d’horizons divers, y compris d’anciens alliés de la Majorité, qui se retrouvent dans son analyse : la RDC va mal, et le ‘dialogue’ prôné par Tshisekedi n’est qu’une façade pour faire taire la critique. »
L’équation politique congolaise revue
Joseph Kabila, dont l’influence politique a souvent été sous-estimée après son départ de la présidence, cherche à se repositionner comme le chef de file d’un mouvement patriotique et le gardien de la Constitution bafouée. L’image est paradoxale pour celui qui avait lui-même manœuvré pour prolonger son séjour au pouvoir, mais elle résonne dans une frange de l’élite politique lassée par les dérives sécuritaires et la guerre dans l’Est.
En ralliant des opposants de la première heure — même si Martin Fayulu semble maintenir ses distances —, Kabila tisse une toile complexe. Il utilise son statut de candidat au dialogue forcé pour légitimer son action. Il propose une nouvelle alliance de circonstance où les vieux clivages s’estompent face à un ennemi commun désigné : le pouvoir de Kinshasa, jugé incompétent et va-t-en-guerre.
Une menace réelle pour Kinshasa ?
À Kinshasa, ces manœuvres sont vues avec une vigilance teintée de mépris officiel. Le gouvernement minimise l’importance de ces rencontres. « Le fugitif rencontre ses complices », résume un conseiller de la présidence, accusant Kabila de consolider son soutien au sein de l’AFC/M23.
Pourtant, la réunion de Nairobi rappelle une vérité fondamentale de la politique congolaise : les alliances sont éphémères et l’opposition est une nébuleuse toujours prête à se recomposer autour du poids lourd capable de mobiliser les financements et les réseaux.
Le rôle du Kenya dans cette affaire reste ambigu. Laisser Kabila manœuvrer sur son sol est un signal fort envoyé par un pays qui, en tant que membre de la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE), est profondément impliqué dans le processus de paix régional. En toile de fond, c’est la diplomatie régionale tout entière qui observe ce repositionnement : Joseph Kabila, malgré les condamnations, a l’oreille de plusieurs capitales de l’Afrique australe.
L’échéance à retenir n’est pas la date d’une quelconque élection, mais celle de l’épuisement du consensus autour de Félix Tshisekedi. Et c’est sur cet épuisement que Joseph Kabila, le stratège discret de Nairobi, semble miser l’intégralité de son retour sur l’échiquier politique. Le décor est planté, mais la pièce est loin d’être terminée.
Théophile Tuakabiangana ( Nairobi )
