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RTNC : L’audiovisuel public au défi de la « haine »

L’OEIL DE L’EXPERT. Après la suspension du général Ekenge, c’est au tour de la télévision nationale de faire le ménage. En écartant le patron de l’info par intérim, la RTNC tente de sauver l’honneur du service public. Mais le mal est peut-être plus profond.

Dans les couloirs de la « Tour de la RTNC » à Kinshasa, le silence est désormais de plomb. Le couperet administratif vient de tomber sur Oscar Mbal Kahij, directeur des informations TV par intérim. Son crime ? Avoir laissé passer sur l’antenne nationale la diatribe stigmatisante du général-major Sylvain Ekenge contre la communauté tutsie. Un « défaut d’encadrement éditorial » qui sonne comme un aveu d’impuissance pour le média d’État.

Le naufrage du « filtre » journalistique

Le journalisme de service public repose sur un contrat de confiance : celui de la médiation. À la RTNC, ce filtre a totalement volé en éclats samedi dernier. En diffusant sans la moindre mise en perspective les propos discriminatoires du porte-parole de l’armée, la chaîne n’a pas seulement relayé une information, elle s’est faite le mégaphone d’un discours de haine.

Pour une chaîne censée incarner les « valeurs républicaines », laisser passer une telle séquence — où l’on soupçonne une communauté de « suprématie biologique » par les naissances — relève au mieux d’une faute professionnelle majeure, au pire d’une complicité idéologique. La suspension d’Oscar Mbal Kahij est donc plus qu’une mesure préventive : c’est une opération de sauvetage diplomatique.

La pression internationale et le « signal fort »

Il n’aura pas échappé aux observateurs que Kinshasa a agi sous la pression d’une onde de choc internationale. De Bruxelles aux chancelleries occidentales, l’inquiétude était palpable. Dans un pays où le passé récent a montré à quel point les ondes radio et télé peuvent devenir des vecteurs de génocide ou de pogroms, la moindre étincelle communautaire est une menace pour la stabilité régionale.

En frappant à la fois le militaire (Ekenge) et le journaliste (Mbal), le pouvoir congolais envoie un message double :

  1. À l’interne : La vigilance est désormais « sous étroite surveillance ». Personne, même au sein de l’appareil d’État, n’est intouchable s’il menace la cohésion nationale.
  2. À l’externe : Le président Tshisekedi tient fermement sa ligne de défense d’une RDC plurielle, loin des dérives identitaires que ses détracteurs lui prêtent.

L’indépendance, éternelle absente

Au-delà de la sanction, cette affaire pose la question lancinante de l’indépendance de la RTNC. Depuis des décennies, le média public est perçu comme une caisse de résonance du pouvoir en place et de l’armée. Cette proximité historique a fini par anesthésier le réflexe critique des responsables de l’information.

Lorsqu’un général parle, le journaliste de la RTNC écoute, enregistre et diffuse. Sans questionner. Sans recul. Ce « réflexe de révérence » est aujourd’hui celui qui a conduit le directeur de l’information à sa chute. Si l’enquête interne promise par la direction générale ne s’attaque pas à la racine du problème — à savoir l’autonomie éditoriale face aux bottes et aux palais — d’autres Oscar Mbal tomberont demain.

Vers une charte éthique ?

La RTNC joue sa crédibilité. Pour redevenir un espace pluraliste, elle devra faire plus que suspendre des têtes : elle devra réinventer sa grammaire journalistique en période de conflit. Dans une guerre où les mots tuent autant que les balles, le service public ne peut plus se permettre l’amateurisme éditorial.

Salomon BIMANSHA

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