
PORTRAIT. Disparu il y a dix ans, le 21 janvier 2016, celui qui fut le conseiller de Mobutu avant d’être son ministre et son opposant reste l’incarnation d’une excellence intellectuelle et diplomatique dont la République démocratique du Congo semble aujourd’hui orpheline.
Par la Rédaction
Il y a des trajectoires qui se confondent avec l’histoire d’un pays, dans ses éclats comme dans ses zones d’ombre. Celle de Gérard Kamanda wa Kamanda est de celles-là. Né le 10 décembre 1940 à Kikwit, au cœur de la province du Bandundu, ce fils de l’ethnie Bakwese a traversé le demi-siècle de l’indépendance congolaise avec une constante : une exigence intellectuelle qui forçait le respect, même chez ses adversaires les plus farouches.
De Lovanium aux ors du Palais
Formé à la dure école des Jésuites au collège Saint-Ignace de Kiniati, puis diplômé en philosophie et en droit de la prestigieuse Université Lovanium, Kamanda wa Kamanda appartient à cette génération dorée des « universitaires de 1960 ». Militant de première heure au sein de l’Union générale des étudiants congolais (UGEC), il est rapidement repéré par un jeune Joseph-Désiré Mobutu en quête de cerveaux pour bâtir son administration.
Promu conseiller juridique à la présidence, il y officie aux côtés de son ami Étienne Kashama Nkoy. Mais la lune de miel avec le pouvoir est de courte durée. La mort suspecte de Kashama Nkoy — un drame qui hantera la mémoire collective et sera immortalisé par Tabu Ley Rochereau dans une chanson poignante — brise le lien. Face à la dérive autoritaire, le juriste choisit la rupture et l’exil.
La stature africaine
C’est hors des frontières du Zaïre que Gérard Kamanda va donner sa pleine mesure. À Addis-Abeba, il devient le bras droit de Diallo Telli à l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), avant d’en être élu Secrétaire général adjoint (1972-1978). Cette « stature africaine » ne le quittera plus.
Lorsqu’il regagne Kinshasa, c’est avec l’aura d’un homme d’État international. Mobutu, qui sait le poids de sa compétence, lui confie les Affaires étrangères. Pourtant, Kamanda n’est pas un courtisan. Nationaliste sourcilleux, il utilise sa liberté de ton comme une arme.
« Il était une référence politique et intellectuelle dans un système qui préférait souvent l’obéissance à la réflexion. »
On se souvient encore, avec une pointe de nostalgie, de ce fameux « débat de clarification » de décembre 1988 sur les plateaux de la télévision belge. Face à des journalistes incisifs, le trio Kamanda, Nimy Mayidika Ngimbi et Mpinga Kasenda avait fait une démonstration de dialectique et de maîtrise juridique qui reste, aujourd’hui encore, une leçon d’éloquence diplomatique.
Les abîmes et le crépuscule
La chute du régime Mobutu en 1997 le renvoie sur les routes de l’exil. Fidèle à ses convictions, il fonde le Conseil national de la résistance (CNR) pour s’opposer à Laurent-Désiré Kabila. Mais le retour au pays en 2003, dans le cadre du processus de transition, est marqué par la dure réalité des urnes. Candidat à la présidentielle de 2006, le « Maître » ne récolte que 0,31 % des voix.
Le divorce entre l’élite intellectuelle de la Première République et le nouveau corps électoral est alors consommé. Kamanda wa Kamanda s’est éteint le 21 janvier 2016 à Kinshasa, emportant avec lui une certaine idée de la grandeur de l’État.
Aujourd’hui, alors que la scène politique congolaise peine parfois à produire des débats de fond, le souvenir de ce juriste brillant rappelle qu’au-delà de la force, c’est l’intelligence et le droit qui forgent les nations durables.
Salomon BIMANSHA
