
Il fut le compagnon de route de Martin Luther King avant de devenir, par deux fois, le visage d’une Amérique noire en quête de Maison-Blanche. À l’heure où le pasteur se retire de la scène, c’est une certaine idée de la geste civique qui s’apprête à entrer au Panthéon.
L’héritier d’Atlanta
Le verbe est haut, la stature imposante, et le destin indissociable des soubresauts de l’Amérique du XXe siècle. Jesse Jackson n’est pas seulement un nom ; c’est un slogan, une rime, un pont jeté entre les champs de coton de la Caroline du Sud et les ors du bureau ovale.
Celui que l’on surnommait « l’héritier » depuis ce jour tragique d’avril 1968 sur le balcon du Lorraine Motel à Memphis — où il fut l’un des derniers à recueillir le souffle de Martin Luther King — a passé sa vie à transformer l’indignation en bulletin de vote. Là où King rêvait, Jackson a compté.
La « Coalition Arc-en-ciel » : l’invention d’un logiciel
Bien avant que Barack Obama ne vienne lisser le discours pour l’adapter aux banlieues blanches aisées, Jesse Jackson a brutalisé le paysage politique américain. En 1984, puis en 1988, il lance sa Rainbow Coalition. L’idée est révolutionnaire : unir les minorités, les agriculteurs endettés, les ouvriers laissés pour compte et les progressistes urbains.
« Nos drapeaux sont de couleurs différentes, mais nous sommes tous dans la même tempête », aimait-il à répéter.
S’il ne gagne pas la primaire démocrate, il réussit l’essentiel : inscrire des millions de nouveaux électeurs sur les listes électorales. Sans le bulldozer Jackson pour défoncer les portes closes du Parti démocrate, la route de 2008 aurait été un cul-de-sac pour le sénateur de l’Illinois.
L’ambassadeur de l’ombre
Mais Jackson, c’est aussi une diplomatie du culot. On l’a vu négocier la libération d’otages avec Assad en Syrie, s’entretenir avec Fidel Castro ou défier l’apartheid en Afrique du Sud. Un activisme qui a parfois agacé le Département d’État, mais qui soulignait une réalité : pour une partie du monde, Jackson était le président d’une autre Amérique, plus fraternelle, moins impériale.
Certes, l’homme n’était pas sans failles. On lui a reproché son ego, ses dérapages verbaux (l’épisode malheureux de « Hymietown ») et une gestion parfois opaque de ses organisations. Mais le bilan est là : il a déplacé le centre de gravité de la politique américaine.
Un passage de témoin
Aujourd’hui, alors que la maladie de Parkinson a ralenti ses pas mais pas sa verve, Jesse Jackson observe une Amérique plus polarisée que jamais. Il reste le témoin d’une époque où l’on pensait que la parole, lorsqu’elle est portée par la foi et la justice, pouvait abattre des montagnes de préjugés.
Il quitte la direction de son organisation, Rainbow PUSH, laissant derrière lui un pays qui se débat encore avec ses vieux démons, mais qui sait désormais qu’un enfant noir du Sud peut dicter l’agenda de la première puissance mondiale.
Salomon BIMANSHA
