
ANALYSE. Entre la réalité comptable des pétroliers et le discours rassurant du gouvernement, la capitale congolaise vit au rythme des files d’attente. Enquête sur un cocktail économique explosif.
C’est un scénario que les Kinois ne connaissent que trop bien. Depuis quarante-huit heures, les stations-service de la mégapole congolaise sont prises d’assaut. Des pare-chocs contre pare-chocs, des nerfs à vif et une question qui brûle toutes les lèvres : la pénurie est-elle de retour ? À cette angoisse populaire, le gouvernement oppose une fin de non-recevoir. Pour Acacia Bandubola Mbongo, ministre des Hydrocarbures, le message est clair : circulez, il y a du brut. Les stocks seraient suffisants pour couvrir les besoins de la nation.
Pourtant, sur le terrain, le robinet semble couler au compte-gouttes. Pourquoi une telle déconnexion ? Parce que derrière la bataille des chiffres se joue une guerre de survie économique pour les opérateurs privés.
L’équation impossible des pétroliers
Pour Emery Mbasthi, président du Groupement des sociétés pétrolières des nationaux (GSPN), le diagnostic est purement arithmétique. « Le vrai problème, c’est de reconstituer le stock vendu », alerte-t-il. En clair, les pétroliers vendent aujourd’hui un litre qu’ils ne pourront pas racheter demain au même prix sur le marché international. C’est le spectre de la décapitalisation : vendre à perte pour satisfaire la paix sociale, au risque de voir l’outil de travail s’évaporer.
« Le risque est de vendre ce que nous avons sans être en mesure de reconstituer les stocks pour les mettre à la disposition des consommateurs », martèle le patron du GSPN. Une manière polie de dire que la générosité forcée a ses limites comptables.
Subvention ou vérité des prix : le dilemme de l’État
Face à ce mur, deux options, et seulement deux, s’offrent au pouvoir central. La première, politiquement courageuse mais socialement périlleuse : revoir à la hausse le prix à la pompe pour coller à la réalité du marché. La seconde : maintenir les prix artificiellement bas en augmentant la subvention étatique. Mais dans un contexte budgétaire déjà tendu, la capacité de l’État à éponger les pertes de change des pétroliers ressemble de plus en plus à un saut dans le vide.
À Kinshasa, le mot « rétention » commence à circuler dans les rangs des automobilistes exaspérés. Une accusation balayée d’un revers de main par Emery Mbasthi : « La rétention de stock est une infraction », rappelle-t-il, préférant appeler à la concertation plutôt qu’à l’affrontement judiciaire.
Un calme précaire
L’heure est à la diplomatie de salon. « Les structures permanentes sont en cours de discussions. Nous verrons ce que cela va donner », tempère le représentant des pétroliers. Mais le temps presse. Si les discussions patinent, les stocks « suffisants » vantés par le ministère pourraient bien rester bloqués dans les cuves des distributeurs, incapables de financer la relève.
À Kinshasa, on ne craint pas seulement la panne sèche, on redoute surtout l’étincelle qui ferait flamber le prix des transports et, par ricochet, celui du panier de la ménagère. Le gouvernement joue la montre, les pétroliers jouent leur survie. Et le citoyen, lui, continue de faire la queue sous le soleil de plomb du Boulevard du 30 juin.
SALOMON BIMANSHA
