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Tribune : Journalistes congolais, le micro est une arme de guerre

OPINION. En laissant passer des propos stigmatisants sur l’antenne nationale, la presse congolaise s’est brûlée les ailes. Il est urgent de rappeler une vérité oubliée : en période de conflit, le silence ou la complaisance ne sont pas des options, ils sont des complicités.

Par notre expert Médias

En République démocratique du Congo, le journalisme n’est pas un métier de salon. C’est un exercice de haute voltige au-dessus d’un volcan. L’affaire de la RTNC et les dérapages du général Ekenge ne sont pas de simples « incidents de parcours » ou des erreurs techniques. Ils révèlent une pathologie profonde qui ronge une partie du paysage médiatique : la confusion entre patriotisme et propagande, entre information et incitation.

Le piège du « patriotisme de façade »

Depuis la résurgence du M23 dans l’Est, une pression invisible mais étouffante pèse sur les rédactions. Pour beaucoup, être un « bon Congolais » signifierait ne plus questionner la parole officielle, surtout lorsqu’elle émane de l’armée. Or, le rôle du journaliste n’est pas de servir de porte-voix aux colères de la rue ou aux obsessions identitaires des gradés.

Lorsqu’un reporter ou un directeur de l’information s’efface devant un discours de haine sous prétexte de « soutenir les troupes », il déserte sa mission. Il ne défend pas la patrie ; il l’affaiblit en ouvrant la boîte de Pandore des fractures ethniques. L’histoire de la région des Grands Lacs nous a appris, dans le sang et les larmes, que la radio peut tuer plus sûrement que le fusil.

Le « syndrome de la retransmission »

Le drame de la RTNC, c’est ce que j’appellerais le « syndrome de la retransmission ». On appuie sur « Record », on diffuse, et on oublie de réfléchir. Le journaliste congolais doit redevenir un médiateur, un traducteur de la complexité.

Face à une autorité qui stigmatise une communauté, le journaliste a trois devoirs impérieux :

  1. Contredire : Rappeler les faits et la Constitution.
  2. Contextualiser : Expliquer les dangers d’une telle parole.
  3. Censurer, si nécessaire : Car la liberté d’expression ne couvre pas l’appel à la discrimination ou à la haine.

Pour une éthique de résistance

Il est temps de sortir du journalisme de révérence. La suspension des responsables est un signal, mais elle ne suffira pas si elle n’est pas suivie d’une révolution culturelle dans les rédactions. La RDC a besoin de journalistes qui résistent :

  • Résister aux pressions politiques qui veulent transformer l’info en outil de mobilisation ethnique.
  • Résister aux réseaux sociaux qui dictent un agenda émotionnel et violent.
  • Résister à la paresse intellectuelle qui consiste à croire que l’uniforme donne toujours raison.

La cohésion nationale n’est pas le travail de l’armée seule ; c’est d’abord le travail de ceux qui informent. Si les journalistes congolais ne reprennent pas le contrôle de leur micro, ils ne seront plus les témoins de l’histoire, mais les greffiers d’un naufrage collectif.

Le service public a failli, mais l’ensemble de la profession doit se regarder dans le miroir. La charte de Munich n’est pas une option facultative, c’est le seul gilet pare-balles efficace dans la guerre des mots qui déchire la RD  Congo.

Salomon BIMANSHA

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