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Lumumba, 65 ans après : Le souffle intact du « Géant oublié »

Patrice Emery Lumumba

ÉDITORIAL. Le 17 janvier 1961, dans la brousse katangaise, trois silhouettes s’écroulent sous les balles d’un peloton d’exécution. Parmi elles, celle d’un homme de 35 ans, le regard fier derrière ses lunettes de clerc : Patrice Emery Lumumba. Soixante-cinq ans plus tard, l’onde de choc de cet assassinat politique, l’un des plus cyniques du XXe siècle, fait encore vibrer les consciences de Kinshasa à Paris, de Bruxelles à Washington.

L’insolence de la liberté

Lumumba n’était pas seulement un Premier ministre ; il était une « anomalie » pour l’ordre colonial finissant. Là où d’autres négociaient des indépendances de façade, lui réclamait la souveraineté réelle. Son crime de lèse-majesté ? Un discours, le 30 juin 1960. Face au roi des Belges Baudouin qui vantait l’œuvre « civilisatrice » de Léopold II, Lumumba répond par la vérité des corps meurtris : « Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. » En quelques minutes, il passe du statut d’interlocuteur obligé à celui d’homme à abattre.

Le grand échiquier : Le Congo, coffre-fort de la Guerre froide

Pour comprendre sa chute, il faut regarder au-delà du fleuve Congo. En 1960, la planète est scindée en deux. Le Congo n’est pas qu’un pays qui s’émancipe ; c’est un réservoir de matières premières stratégiques. L’uranium ayant servi aux bombes d’Hiroshima et de Nagasaki provenait de la mine katangaise de Shinkolobwe.

Pour Washington, laisser un nationaliste « imprévisible » diriger ce coffre-fort est inenvisageable. La CIA, sous l’administration Eisenhower, voit en lui un « Castro africain ». Le directeur de l’agence, Allen Dulles, est formel : Lumumba doit être « éliminé ». Lorsqu’il se tourne vers Moscou pour obtenir des avions de transport après le refus de l’ONU de l’aider à réprimer la sécession du Katanga, le piège de la Guerre froide se referme sur lui. Il devient, aux yeux de l’Occident, l’homme qui pourrait offrir un bastion soviétique au cœur de l’Afrique.

Une tragédie en trois actes : Trahisons et silences

L’assassinat de Lumumba fut une opération coordonnée avec une froideur bureaucratique :

  1. L’abandon de l’ONU : Dag Hammarskjöld, Secrétaire général, assiste à la neutralisation de Lumumba par le colonel Mobutu sans intervenir, malgré la demande de protection du Premier ministre légitime.
  2. La complicité belge : Les archives ont révélé que Bruxelles a orchestré le transfert de Lumumba vers ses pires ennemis au Katanga, sachant pertinemment quel sort l’attendait.
  3. Le calvaire final : Torturé, exécuté sous la supervision d’officiers belges, son corps sera dépecé et dissous dans l’acide par le policier Gérard Soete. Une tentative désespérée d’effacer jusqu’à sa trace physique.

Un séisme mondial : De Harlem à Moscou

L’annonce de sa mort déclenche une fureur planétaire. À New York, des manifestants afro-américains envahissent le Conseil de sécurité de l’ONU, liant la lutte pour les droits civiques à la décolonisation africaine. À Moscou, l’université de l’Amitié entre les peuples est immédiatement rebaptisée « Université Patrice Lumumba ». Pour le mouvement des non-alignés, il devient le martyr absolu du néocolonialisme.

L’héritage : Une icône plus forte que l’acide

Les assassins ont brûlé le corps, mais ils ont fertilisé le mythe. Lumumba est devenu le symbole universel de la dignité. En 2022, la restitution par la Belgique d’une dent — seule relique épargnée par l’oubli — a permis d’offrir une sépulture au héros. Mais son véritable monument est dans cette phrase de sa dernière lettre à sa femme Pauline : « L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera, au nord et au sud du Sahara, une histoire de gloire et de dignité. »

Salomon BIMANSHA

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