
C’est un constat qui claque comme une gifle sur les rives du fleuve Congo. Pour le professeur Émile Bongeli, sociologue et fin observateur de la psyché kinoise, la survie en République Démocratique du Congo n’est plus une question de mérite, mais d’ingéniosité face à la loi. Son diagnostic est sans appel : « Chaque Congolais commet au moins cinq infractions par jour pour survivre. »
Bienvenue dans l’« État sorcier », une machine bureaucratique qui semble avoir érigé la souffrance citoyenne en mode de gouvernance.
Le Quotidien du Hors-la-loi par Nécessité
À Kinshasa, la journée commence souvent par un acte illégal. Faute d’infrastructures et de salaires décents, le citoyen lambda devient un contrevenant chronique :
- Le transport de l’impossible : Le « demi-terrain » (pratique consistant pour les chauffeurs à scinder les trajets pour doubler le prix) oblige les passagers à monter dans des véhicules surchargés et non conformes, au mépris des règles de sécurité.
- Le commerce de la rue : Pour nourrir une famille, on vend sur le trottoir, on occupe l’espace public sans licence, on « s’arrange » avec l’inspecteur urbain.
- L’énergie pirate : Face aux délestages chroniques, le raccordement illicite (le fameux « câble parrain ») devient la seule source de lumière pour étudier ou travailler.
- La petite corruption : Pour obtenir un document administratif ou éviter une amende arbitraire, le « madesu ya bana » (le pot-de-vin) est devenu l’huile nécessaire aux rouages d’une administration grippée.
Le Concept de l’« État Sorcier »
Pourquoi « sorcier » ? Dans l’imaginaire collectif et l’analyse de Bongeli, la sorcellerie est une force invisible qui détruit le lien social de l’intérieur. L’État, ici, ne protège pas ; il traque.
- Des lois déconnectées : On impose des normes européennes à une population qui vit avec moins d’un dollar par jour.
- Une pression fiscale étouffante : Alors que les services de base (eau, électricité, sécurité) sont absents, la pression administrative se concentre sur la perception de taxes dont la destination reste floue.
- L’institutionnalisation du chaos : En maintenant le flou juridique, l’État permet à ses agents de rançonner la population. Le désordre devient une rente de situation.
« Le système est conçu pour que vous soyez en faute. Et si vous êtes en faute, vous êtes redevable. » — Analyse d’un chercheur en sociologie politique.
Un Contrat Social Rompu ?
Le danger de cette « criminalité de survie » est l’érosion totale de l’autorité morale de l’État. Quand la loi devient l’ennemie du ventre, le civisme disparaît. Le Congolais ne se sent plus citoyen d’une nation, mais survivant dans une jungle où l’État est le principal prédateur.
L’Analyse du Point
Le cri d’alarme du Professeur Bongeli n’est pas qu’une provocation intellectuelle. C’est une invitation à repenser radicalement la gouvernance en RDC. Tant que l’État prendra des mesures qui ignorent la réalité du panier de la ménagère, la loi restera une option, et l’infraction une obligation vitale.
Pour sortir de cet « État sorcier », il ne suffira pas de réprimer, mais de rendre la légalité enfin… vivable.
Salomon BIMANSHA
