
HISTOIRE. Dans une résolution d’une portée symbolique historique, l’Assemblée générale des Nations unies vient de qualifier la traite transatlantique de « plus grave crime contre l’humanité ». Un séisme sémantique qui bouscule l’ordre diplomatique mondial.
C’est un texte qui fera date, un de ceux qui figent le vacarme du monde pour regarder le passé en face. Réunie à New York, l’Assemblée générale des Nations unies a voté une résolution proclamant la traite des esclaves africains comme le « plus grave crime contre l’humanité ». Jusqu’ici, le lexique onusien restait prudent, s’en tenant aux termes de la conférence de Durban de 2001. Cette fois, le curseur est poussé au maximum de l’échelle morale.
Le poids des mots, le choc des mémoires
Pourquoi maintenant ? Pour les promoteurs du texte — un bloc solide mené par l’Union africaine et les pays de la Caricom (Caraïbes) — il ne s’agissait pas seulement de rendre hommage aux 12 à 15 millions de déportés. L’enjeu est de graver dans le marbre juridique et symbolique la spécificité de ce « commerce » qui, pendant quatre siècles, a industrialisé la négation de l’humain.
« Ce n’est pas une simple réécriture de l’histoire, c’est une reconnaissance de la structure même du monde moderne », glisse un diplomate sénégalais dans les couloirs du Palais de Verre.
Un front occidental fissuré
Si le texte a été adopté, les débats en coulisses ont été, selon nos informations, d’une rare tension. En cause : la crainte, pour plusieurs capitales occidentales, que ce superlatif — « le plus grave » — n’ouvre grand la porte au dossier brûlant des réparations financières.
Londres, Paris et Lisbonne, tout en reconnaissant la monstruosité de la traite, ont longtemps ferraillé pour éviter une hiérarchisation des horreurs. Peut-on classer les génocides ? La Shoah, le Rwanda, l’esclavage… La sémantique onusienne est un champ de mines. Mais le basculement géopolitique est là : le « Sud global » impose désormais son récit et ses priorités mémorielles.
Et après ? Le spectre des réparations
Car là est le vrai sujet. En qualifiant la traite de crime suprême, l’ONU offre un levier politique inédit aux partisans des compensations. Si le crime est unique, son indemnisation doit l’être aussi. Le texte ne mentionne pas de chiffrage, mais il installe un climat de « dette morale » que les anciennes puissances coloniales auront de plus en plus de mal à ignorer sous le tapis des bonnes intentions.
Le monde vient de refermer une parenthèse de silence, mais il vient d’en ouvrir une autre, beaucoup plus coûteuse : celle de la comptabilité de l’histoire.
Salomon BIMANSHA
