Antananarivo. Quelques jours après la fuite d’Andry Rajoelina et sa destitution par un comité militaire, le colonel Michael Randrianirina a été investi « président de la Refondation », marquant un nouveau chapitre tumultueux pour Madagascar. Ce coup de force, né d’une vague de contestation juvénile, met en lumière la fragilité d’une démocratie malgache aux prises avec la pauvreté chronique et une jeunesse impatiente.
Par notre correspondant à Antananarivo,
Par notre correspondant à Antananarivo,
Le décor est à la fois solennel et surréaliste. Ce vendredi, dans une capitale malgache encore sous tension mais résignée, le colonel Michael Randrianirina, chef de l’unité d’élite du Corps d’administration et de soutien technique de l’armée (CAPSAT), a prêté serment. Il devient officiellement le nouveau président de la République, succédant à Andry Rajoelina, contraint à l’exil après des semaines de manifestations massives menées par la « Génération Z » et le ralliement crucial d’une partie de l’armée.

L’événement, orchestré dans la précipitation, parachève ce que l’entourage du colonel s’empresse de qualifier de « transition populaire » plutôt que de « coup d’État ». Une sémantique soigneusement choisie pour tenter d’adoucir les condamnations internationales qui ne manqueront pas de pleuvoir. Rajoelina, l’ancien DJ devenu homme d’État, réélu dans des conditions controversées, a laissé derrière lui une nation exaspérée par la cherté de la vie, la corruption endémique et un sentiment d’impunité des élites.
Le cri d’une jeunesse
Le véritable catalyseur de ce changement n’est ni un parti d’opposition, ni un leader politique traditionnel, mais un mouvement de jeunesse hétéroclite, souvent désigné sous l’appellation de « Gen Z ». Galvanisés par les réseaux sociaux, ces jeunes, qui représentent la majorité démographique du pays, ont exprimé un « Leo Be » (il y en a marre) retentissant. Ils dénonçaient l’absence de perspectives dans l’un des pays les plus pauvres de la planète.
Le colonel Randrianirina, dont la stature et le passé militaire restent à déchiffrer pour beaucoup, a su capter ce vent de fronde. L’annonce de son ralliement aux manifestants, puis la prise de contrôle des institutions, ont scellé le sort d’Andry Rajoelina, qui a préféré fuir le pays plutôt que d’affronter la mutinerie militaire.

Dans son discours d’investiture, le nouveau président a promis une « refondation nationale », l’élaboration d’une nouvelle Constitution et des élections dans un délai non précisé. Il a également adressé un message clair aux jeunes contestataires. « Votre voix a été entendue. Ce gouvernement de transition est aussi le vôtre. Nous travaillerons avec les forces vives, y compris la Gen Z, pour redresser la barre », a-t-il déclaré, visant à légitimer son pouvoir par la base populaire.
L’ombre des précédents
Pour Madagascar, c’est un scénario de déjà-vu teinté d’amertume. L’histoire politique de la Grande Île est une succession de crises institutionnelles et de renversements de pouvoir, souvent initiés ou soutenus par des mouvements populaires mais systématiquement achevés par l’intervention de l’armée. Rajoelina lui-même avait pris le pouvoir en 2009 à la suite d’un coup d’État.
La communauté internationale, de l’Union africaine à la SADC (Communauté de développement de l’Afrique australe), est désormais face à un dilemme : condamner fermement une prise de pouvoir anticonstitutionnelle ou reconnaître un régime qui prétend avoir été acclamé par la rue. L’heure est à la prudence, chacun guettant les premières nominations du colonel Randrianirina et la composition de son « Conseil présidentiel », qui devrait mixer militaires et figures civiles.
Si la liesse populaire est palpable dans certains quartiers d’Antananarivo, le scepticisme demeure quant à la capacité du nouveau leader militaire à s’attaquer aux maux profonds du pays et, surtout, à rendre le pouvoir aux civils dans des conditions transparentes. Le colonel Michael Randrianirina est désormais au pied du mur : il doit prouver que son « coup de force » est bien un « coup de libération » et non pas un énième détournement de la volonté populaire à des fins personnelles. La Grande Île retient son souffle, à l’affût du premier faux pas.
Adelson Razaphi
