
À l’ère de la communication et des réseaux sociaux, le discours n’est plus jugé à l’aune de sa véracité, mais à celle de son éclat. Un essai percutant dissèque cette dérive où la brillance l’emporte sur le fond. Bienvenue dans la « société ngelingelique ».
Un philosophe du langage a osé poser un diagnostic impitoyable sur notre époque : nous ne vivons plus sous le règne de la vérité, ni même de l’argument, mais sous celui de la brillance superficielle. C’est l’objet d’un essai modeste par sa taille, mais sismique par ses implications, qui s’attaque à la dérive contemporaine de la parole publique.
L’auteur, Claude Mukeba — récemment invité de Salomon BIMANSHA dans l’émission Univers Café — se place à la confluence de trois concepts. Deux sont antiques : la Dialectique et la Rhétorique. Le troisième est un néologisme conceptuel, emprunté au lingala, qui donne son titre à cette imposture moderne : le « Ngelingeli ».
La dictature du « vraisemblable »

Longtemps, la philosophie a opposé deux arts du discours. La Dialectique, héritière de Platon, est l’art rigoureux de l’argumentation, l’échange méthodique en quête obstinée de la vérité. En face, la Rhétorique est l’art de persuader, de séduire l’auditoire, au risque, souvent avéré, de se contenter du vraisemblable plutôt que du vrai, de l’émotion plutôt que de la raison.
Dans les arènes politiques, médiatiques et même managériales d’aujourd’hui, ce livre constate une victoire par KO : la Rhétorique a non seulement triomphé de la Dialectique, mais elle a engendré un monstre : le Ngelingeli.
Le « Ngelingeli » : l’art de l’artificiel
Dérivé du verbe lingala kongenga (briller, luire), le Ngelingeli désigne précisément ce qui est enjolivé, lumineux, mais dépourvu de substance, d’authenticité et de naturel. C’est l’art du factice, l’affecté élevé au rang de norme sociétale.
Un discours ngelingelique n’est pas nécessairement faux ; il est pire : il est inutilement brillant. Il mise tout sur la forme, le packaging, le storytelling, la performance théâtrale pour masquer une pensée indigente ou des actions inexistantes. Le fond, s’il existe, est noyé sous un vernis éclatant.
Le diagnostic est sévère : nous vivons dans une « société ngelingelique », obsédée par l’apparat, la parade et le spectacle de la communication.
Les miroirs aux alouettes de notre temps
L’essai décortique les manifestations de ce phénomène dans le débat public, révélant comment la brillance des mots éteint la lumière des idées :
- La tentation de l’air du temps : L’alignement mimétique et paresseux sur la doxa du moment, où le style et la mode intellectuelle priment sur la pensée critique.
- Le recours servile à l’argument d’autorité : L’invocation rituelle de « l’expert » ou de « l’évidence » pour clore un débat avant même qu’il ne commence.
- Les illusions de clarté : Ces simplifications excessives et ces formules chocs qui, sous couvert d’accessibilité, masquent la complexité du réel.
- Les bruits de communication et les bruyants discours généraux : Le flux incessant de paroles sans conséquences, le buzz permanent, qui sature l’espace médiatique et rend inaudible toute tentative d’argumentation sérieuse.
En définitive, cet essai est un appel à la vigilance sémantique. Il nous exhorte à ne plus nous laisser éblouir par ce qui brille (ngenga) mais à exiger ce qui tient (dialegesthai). Dans un monde où les actes s’effacent derrière les « storiques » spectaculaires, l’enjeu de ce livre est de réarmer le citoyen face à la séduction fallacieuse de la parole creuse.
Une lecture essentielle pour quiconque refuse de confondre la lumière aveuglante du Ngelingeli avec l’éclairage honnête de la vérité.
Salomon BIMANSHA
