
REPORTAGE. Entre les tombes de marbre du plus célèbre cimetière de Kinshasa, des autorités traditionnelles ont entamé une « veillée spirituelle ». Objectif affiché : invoquer les ancêtres pour ramener la paix dans l’Est. Entre mysticisme et désespoir politique.
C’est une scène qui semble sortir tout droit d’un roman de réalisme magique, si elle ne se déroulait pas à deux pas des ministères et des ambassades de Kinshasa. Alors que le soleil déclinait sur la capitale congolaise, le cimetière de la Gombe, d’ordinaire havre de silence et de recueillement pour l’élite du pays, a vu s’installer des hôtes inhabituels.
En toges d’apparat, coiffes traditionnelles et insignes de pouvoir, plusieurs chefs coutumiers ont pris possession des allées pour une « veillée spirituelle » d’un genre nouveau. Loin des salons feutrés de la primature, c’est auprès des morts qu’ils sont venus chercher des solutions à la tragédie qui ensanglante l’Est de la République démocratique du Congo.
L’appel aux mânes
Pour ces gardiens des rites, le constat est amer : la diplomatie internationale a échoué, les sommets régionaux piétinent, et la puissance de feu des FARDC (Forces armées de la RDC) ne suffit plus à contenir l’avancée du M23 ou les incursions des ADF. « Quand les vivants ne savent plus quoi faire, il faut réveiller les ancêtres », confie l’un des participants sous le sceau de la confidence liturgique.
Prier au cimetière de la Gombe n’est pas un choix anodin. C’est ici que reposent nombre de figures historiques et de notables ayant façonné le pays. En investissant ce lieu, les chefs coutumiers entendent créer un « pont mystique » pour solliciter une intervention invisible contre la persistance de l’insécurité au Nord-Kivu et en Ituri.
Mysticisme contre géopolitique
L’image est saisissante : ces autorités morales, pivots de la stabilité rurale, délocalisant leur pouvoir spirituel au cœur de la jungle de béton kinoise. Si pour certains observateurs, cette démarche témoigne d’un désespoir face à l’impuissance de l’État, pour d’autres, elle rappelle que la culture congolaise reste profondément ancrée dans une double lecture du monde : le visible et l’invisible.
Le gouvernement, de son côté, observe la scène avec une prudence polie. En RDC, on ne badine pas avec les chefs coutumiers, encore moins lorsqu’ils s’adressent à l’au-delà.
La diplomatie de l’ombre
Cette veillée intervient dans un climat de tension extrême. Alors que les combats font rage et que les populations civiles paient le prix fort, cette « diplomatie des tombes » pose une question de fond : l’identité nationale peut-elle être le dernier rempart quand les institutions vacillent ?
Au matin, les chefs quitteront les sépultures, mais l’écho de leurs incantations flottera encore sur la ville. Reste à savoir si les ancêtres, du fond de leur repos éternel, sont plus sensibles aux cris de l’Est que les chancelleries occidentales.
