
Analyse — Par un revirement brutal dont elle a le secret, la Maison Blanche vient de saborder des décennies de diplomatie environnementale. En se retirant de 66 organisations internationales, dont l’UICN et l’UN-REDD, Washington laisse un vide béant. Pour la République Démocratique du Congo, gardienne du deuxième poumon vert de la planète, le séisme est autant financier que politique.
C’est un coup de tonnerre qui résonne des couloirs de verre des Nations Unies jusqu’aux profondeurs de la forêt de l’Équateur. Fidèle à sa doctrine du « Realpolitik » passée au tamis de l’intérêt national exclusif, l’administration américaine a publié une liste noire de 66 organisations et conventions internationales jugées « budgétivores » et « contraires aux intérêts de l’Oncle Sam ».
Au cœur de cette purge : l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et le programme UN-REDD. En d’autres termes, les piliers de la gouvernance mondiale de la biodiversité et de la lutte contre la déforestation.
Le Bassin du Congo en première ligne
Pour la République Démocratique du Congo (RDC), ce retrait n’est pas une simple anecdote diplomatique ; c’est une menace directe sur son modèle de développement. La RDC, c’est 155 millions d’hectares de forêt tropicale, un stock de carbone vital pour l’humanité, mais aussi une économie fragile qui dépend des financements extérieurs pour protéger ce patrimoine.
L’impact le plus immédiat concerne l’Initiative pour la Forêt de l’Afrique Centrale (CAFI). Bien que CAFI soit une coalition multi-bailleurs (menée notamment par la Norvège, la France et l’Allemagne), l’influence américaine et l’expertise technique de l’UN-REDD étaient les lubrifiants de cette machine complexe.
Trois ondes de choc pour Kinshasa
- L’assèchement des financements carbone : L’UN-REDD est le mécanisme qui permet de certifier que la forêt congolaise est bien protégée, condition sine qua non pour que le pays touche des dividendes financiers. Sans le tampon américain et le soutien technique de l’ONU, le prix de la tonne de carbone congolais pourrait s’effondrer.
- Le péril de la biodiversité : L’UICN gère les listes rouges des espèces menacées et conseille la gestion des parcs nationaux (Virunga, Garamba). Le retrait américain signifie moins de subventions pour les gardes-parcs qui luttent, souvent au péril de leur vie, contre les groupes armés et les braconniers.
- Le vide géopolitique : En se retirant, les États-Unis laissent le champ libre à d’autres puissances, notamment la Chine, dont l’approche de l’exploitation des ressources naturelles en Afrique suit des standards environnementaux bien moins rigoureux.
L’incertitude comme seule boussole
« C’est une trahison climatique », s’insurge un diplomate congolais sous couvert d’anonymat. « On nous demande de ne pas couper nos arbres pour sauver le monde, mais ceux qui polluent le plus retirent les échelles de financement. »
La Maison Blanche a prévenu : l’analyse d’autres organisations est en cours. Dans le viseur ? Peut-être les fonds directs de l’USAID destinés à la stabilisation de l’Est de la RDC. Pour Kinshasa, l’heure est à la diversification des partenariats. Le président Tshisekedi devra désormais se tourner davantage vers l’Union Européenne et les puissances émergentes pour compenser l’isolationnisme de Washington.
L’Amérique se veut « grande », mais en désertant la table de la conservation mondiale, elle risque surtout de devenir spectatrice de l’effondrement de l’un des derniers remparts contre le chaos climatique : la forêt congolaise.
Salomon BIMANSHA
