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Le Grand Marché de Kinshasa : Chronique d’un suicide urbain.

Depuis la démolition brutale du « Grand Marché » en 2020, la plus grande ville francophone du monde vit une aberration urbaine et économique. Entre promesses de modernité et chaos informel, enquête sur une capitale qui a perdu son poumon.

Un traumatisme urbain

Janvier 2021. Les bulldozers entrent en scène sous escorte policière. En quelques jours, le « Marché Central » de Kinshasa, affectueusement surnommé Zando, n’est plus qu’un champ de ruines. L’objectif affiché par les autorités : assainir un centre-ville asphyxié et reconstruire une infrastructure digne d’une métropole du XXIe siècle.

Quatre ans plus tard, le constat est amer. Si le squelette de la nouvelle structure s’élève enfin au-dessus du sol, l’absence de ce centre névralgique a transformé le quotidien des 17 millions de Kinois en un véritable parcours du combattant.

L’économie de la débrouille poussée à l’extrême

En attendant la fin des travaux, Kinshasa est devenue une « ville-marché » à ciel ouvert, mais sans structure.

  • L’invasion des trottoirs : Faute de halles, les vendeurs ont colonisé les avenues adjacentes (Avenue du Commerce, Rwakadingi, Itaga). Le commerce ne s’est pas arrêté, il s’est métastasé.
  • L’asphyxie routière : Le centre-ville (Gombe) est devenu quasi inaccessible. Ce qui prenait 20 minutes en voiture en demande désormais 90, au milieu d’un flot ininterrompu de piétons et d’étals de fortune.
  • La précarité sanitaire : Sans gestion des déchets ni installations de drainage prévues pour cette densité, chaque pluie transforme les zones de vente improvisées en bourbiers insalubres.

Le paradoxe kinois

Kinshasa détient un record dont elle se serait bien passée : elle est la seule capitale du continent de cette envergure à ne pas disposer d’un marché central opérationnel. À titre de comparaison, les marchés de Dantokpa (Cotonou) ou de Kejetia (Kumasi) continuent de structurer leurs villes respectives.

« On a détruit le ventre de la ville avant d’avoir préparé de quoi le remplacer », s’insurge un économiste local. « C’est une gestion de l’urgence qui a créé une crise permanente. »

Pourquoi ça traîne ?

Le chantier a été freiné par un imbroglio juridique et financier digne d’un roman policier :

  1. Conflits de gestion : Entre l’ancien gestionnaire libanais et l’Hôtel de Ville.
  2. Financement : Des retards de décaissements qui ont laissé le site à l’abandon pendant de longs mois.
  3. Ambitions architecturales : Le nouveau projet se veut ultra-moderne (capacité de 80 000 personnes, parkings, gestion des déchets informatisée), mais cette complexité ralentit la livraison.

Quel avenir ?

Le nouveau gouverneur de Kinshasa a fait de la réouverture du marché une priorité absolue. Les travaux s’accélèrent, et l’inauguration est désormais annoncée comme imminente. Mais une question demeure : le nouveau Zando, avec ses normes modernes et ses taxes probablement révisées, pourra-t-il réintégrer les milliers de « petits » vendeurs qui font vivre la ville ?

En attendant, Kinshasa continue de battre le pavé, entre résilience héroïque et ras-le-bol généralisé.

Salomon BIMANSHA

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