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L’Afrique francophone face au mythe des « deux soleils » : le pouvoir peut-il se partager ?

« La terre ne supporte pas deux soleils. Quand deux soleils veulent briller au même endroit, c’est l’équilibre qui disparaît. L’ordre exige une seule source de direction. » Cette formule, que l’on doit au regretté stratège congolais Henri Kitenge Yesu, résonne aujourd’hui avec une acuité toute particulière. Elle s’impose à l’esprit alors que le Sénégal vient de traverser une secousse institutionnelle majeure : la déclaration du président Bassirou Diomaye Faye actant le limogeage de son Premier ministre, Ousmane Sonko. Au-delà du séisme politique dakarois, c’est toute l’architecture des régimes politiques en Afrique francophone qui se retrouve, une fois de plus, face à ses propres démons.

Ce énième divorce au sommet de l’État pose une question de fond, presque métaphysique : l’Afrique francophone est-elle condamnée au présidentialisme « pur et dur » ?

Le mirage du bicéphalisme exécutif

L’histoire politique du continent est un cimetière de couples exécutifs brisés. Du duel historique entre Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia en 1962, jusqu’aux tensions feutrées mais réelles de l’axe Faye-Sonko contemporain, le constat reste le même. Dès que le Premier ministre tente d’incarner un second pôle d’impulsion de l’action publique, la mécanique institutionnelle s’enraye.

Le constitutionnaliste Jacques Djoli utilise à dessein l’expression de présidentialisme « pur et dur » pour décrire cette force d’attraction gravitationnelle qui ramène toujours tout le pouvoir vers un seul homme : le chef de l’État. En Afrique francophone, l’exécutif à deux têtes n’est souvent qu’un mirage de transition ou une formule de compromis électoral qui résiste rarement à l’épreuve du quotidien et de la haute administration.

Le poids des réalités anthropologiques et culturelles

Pourquoi une telle allergie à la dyarchie ? La réponse n’est pas seulement juridique, elle est profondément ancrée dans les réalités culturelles, sociologiques et anthropologiques de la région.

  • La figure du chef unique : Traditionnellement, dans l’imaginaire politique de nombreuses sociétés d’Afrique subsaharienne, le pouvoir ne se segmente pas. Le chef incarne l’unité, la sacralité et l’arbitrage ultime. Introduire deux centres d’impulsion est perçu, consciemment ou non, comme une source d’instabilité, voire une anomalie cosmique.
  • Le mimétisme de la Ve République : Les constitutions d’Afrique francophone ont largement hérité du modèle français de 1958, taillé sur mesure pour le Général de Gaulle. Mais là où Paris a appris à digérer les périodes de « cohabitation » par le jeu du parlementarisme, les capitales africaines y voient souvent un risque de paralysie étatique ou de sédition.

Peut-on gouverner autrement ?

À l’heure où les exigences de bonne gouvernance, de réformes structurelles et de développement rapide pressent le continent, la question de l’efficacité de l’État est cruciale. Les États africains peuvent-ils réellement fonctionner avec deux centres d’impulsion ?

La pratique démontre que non. Pour mener à bien des réformes d’envergure, l’action publique requiert une clarté de commandement. Dès que la ligne de démarcation entre le domaine réservé du président et l’action du gouvernement devient floue, les ministères se figent, les investisseurs doutent et l’appareil d’État tourne à vide.

Le limogeage d’Ousmane Sonko par Bassirou Diomaye Faye, loin d’être un simple fait divers politique, rappelle une vérité pragmatique : en politique africaine, le système présidentiel fort reste, à tort ou à raison, perçu comme le seul rempart contre le chaos institutionnel. Pour que l’Afrique francophone sorte du présidentialisme monolithique, il ne suffira pas de réécrire des textes de loi. Il faudra réinventer une culture du compromis et du partage du leadership qui, pour l’instant, se heurte encore au réalisme du pouvoir.

Par Jean-François Nsambayi, Administrateur Civil de la République,

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