C’est une petite musique bien connue dans la République, mais qui prend ces jours-ci des airs d’opéra baroque. L’Assemblée nationale exige de ses membres un inventaire à la Prévert : avant le 15 octobre, chaque député est sommé de déposer photos, vidéos et factures à l’appui de ses « réalisations » en circonscription. Des écoles sortie de terre aux ponts inaugurés à couper le ruban, des centres de santé financés aux actions humanitaires opportunément immortalisées, la représentation nationale entend consigner noir sur blanc les prouesses matérielles de ses élus. Un rapport officiel, prévient le rapporteur Jacques Djoli Eseng’Ekeli, viendra sceller cette glorieuse fresque des « bâtisseurs ».
À lire ce communiqué signé le 5 octobre, on en viendrait presque à douter du texte constitutionnel. Un rapide coup d’œil à la loi fondamentale suffit pourtant à dissiper le malentendu : le rôle du parlementaire est de voter la loi, d’évaluer les politiques publiques et de contrôler le gouvernement. Point de truelle, de ciment ni de chèques humanitaires au programme. L’édification des infrastructures et le déploiement des services publics sont l’apanage exclusif de l’exécutif.
Alors, d’où vient cette fièvre de l’entrepreneur chez nos députés ?
Elle traduit d’abord un aveu d’échec tragique : celui d’un État exécutif défaillant, incapable d’irriguer le territoire, qui contraint l’élu local à se transformer en assistant social ou en promoteur immobilier pour pallier les carences du pouvoir central. Mais elle révèle aussi une dérive clientéliste délétère. En érigeant la distribution de bienfaits matériels en critère absolu d’évaluation parlementaire, l’institution dévoie la nature même du mandat représentatif. On ne demande plus à l’élu d’être une conscience législative, mais d’incarner un généreux donateur.
En institutionnalisant ce bilan de maçonnerie, l’Assemblée nationale ne rend pas service à la démocratie : elle entretient la confusion des rôles et valide l’idée que le pouvoir législatif s’achète ou se mesure au mètre carré. Les députés ne sont ni des ministres des Travaux publics, ni des ONG. Leur plus belle « réalisation » ne se photographie pas avec un casque de chantier : elle s’écrit dans l’Hémicycle, à travers des lois rigoureuses et un contrôle sans complaisance de l’action gouvernementale. Il serait temps d’offrir enfin à la République des législateurs, et de laisser le béton aux entrepreneurs.
Salomon Bimansha












