Accueil / Société / Le cri de cœur du Cardinal Ambongo : « Cesser de se regarder en chiens de faïence »

Le cri de cœur du Cardinal Ambongo : « Cesser de se regarder en chiens de faïence »

D’ordinaire mesuré, l’archevêque de Kinshasa a troqué sa prudence diplomatique pour un plaidoyer vibrant en faveur de la paix. En visite pastorale dans une province de l’Ituri meurtrie par des décennies de conflits, Fridolin Ambongo appelle à une catharsis nationale.

C’est un voyage aux confins de la douleur. En foulant le sol de l’Ituri, province martyre de l’est de la République démocratique du Congo, le cardinal Fridolin Ambongo savait qu’il ne venait pas seulement délivrer des sacrements, mais panser des plaies béantes. Face à une assistance marquée par les stigmates de la violence, le prélat a lancé un appel qui résonne comme un ultime avertissement à la conscience collective.

Sortir de la méfiance chronique

« Que cette période de souffrance puisse se terminer et que le peuple enfin vive en paix entre les différentes communautés », a-t-il déclaré avec une gravité qui n’a d’égale que l’urgence de la situation. Pour l’archevêque, le mal congolais ne réside pas seulement dans les velléités expansionnistes des voisins ou l’appétit des groupes armés, mais dans un poison plus subtil : la haine de l’autre.

Le cardinal a fustigé cette culture de la suspicion où les ethnies, au lieu de bâtir un destin commun, « continuent à se regarder comme des chiens de faïence ». Cette expression, cinglante, décrit une réalité quotidienne en Ituri, où les clivages identitaires entre Hema et Lendu, exacerbés par des décennies de manipulations politiques, ont transformé des voisins de jadis en ennemis irréconciliables.

L’Ituri, miroir brisé de la RDC

L’Ituri est aujourd’hui le laboratoire de toutes les impasses congolaises. Entre les massacres de la milice Codeco et les exactions des ADF, les civils sont pris en étau. Mais pour Ambongo, la solution militaire, bien qu’indispensable, restera vaine si elle ne s’accompagne pas d’un désarmement des cœurs.

« La paix n’est pas un vain mot, c’est un comportement », disait Houphouët-Boigny. Le cardinal ne dit pas autre chose : la coexistence pacifique ne se décrète pas depuis Kinshasa ou via des accords de cessez-le-feu éphémères ; elle se cultive dans le regard que l’on porte sur son prochain.

Une parole politique ?

Si le discours est pastoral, sa portée est éminemment politique. En appelant les communautés à cesser les hostilités, le cardinal pointe aussi, en creux, l’impuissance — ou l’inaction — de l’État à assurer la cohésion nationale. Pour celui qui n’hésite jamais à bousculer le pouvoir en place, cette visite est un rappel : tant que le tissu social restera déchiré, la souveraineté du pays demeurera une illusion.

Reste à savoir si ce cri dans le désert de l’Est sera entendu. Car en Ituri, le sang a trop coulé pour que les mots, aussi sacrés soient-ils, suffisent à effacer les rancœurs. Mais en rappelant l’humanité de chacun, Fridolin Ambongo a au moins eu le mérite de poser la première pierre d’un édifice bien fragile : celui de la réconciliation.

Salomon BIMANSHA

Étiquetté :

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *