Hommage . Taxonomiste hors pair, négociatrice internationale et pionnière de l’entrepreneuriat vert, cette grande dame de la science congolaise a été portée en terre dimanche dernier. Portrait d’une conscience écologique rare qui a préféré les forêts du Congo aux honneurs des salons.
Si le Kenya s’enorgueillit à juste titre d’avoir offert au monde sa regrettée Prix Nobel de la paix Wangari Maathai, la République Démocratique du Congo pouvait revendiquer, avec une fierté tout aussi légitime, sa digne réplique en la personne d’Anny Mandungu. Portée en terre dimanche dernier, « Maman Anny » fut de ces figures rares et précieuses qui traversent une époque en y imprimant bien plus qu’un nom : une trajectoire, une éthique, une sève.

Issue d’une lignée noble, dotée d’une culture encyclopédique et d’une élégance intellectuelle que l’on ne croise plus guère, elle possédait tous les sésames pour céder aux sirènes feutrées de l’aristocratie administrative ou des salons mondains. Elle a choisi le maquis du réel : la terre. Cette terre congolaise qu’elle parcourait et auscultait avec une acuité que bien peu de spécialistes possédaient avant elle.
La boussole de la biodiversité
Taxonomiste botanique habitée, environnementaliste de la première heure, polyglotte capable de négocier sur la scène internationale en quatre langues avant de s’enfoncer sous la canopée, Anny Mandungu parlait indifféremment le langage des grands de ce monde et celui, plus secret, des plantes. Les arbres, les strates forestières, les équilibres subtils de la biodiversité d’Afrique centrale n’avaient aucun mystère pour elle. Sous son regard, chaque bourgeon devenait un traité d’histoire, chaque écorce une promesse d’avenir.
« Là où beaucoup cherchaient obstinément les projecteurs et les honneurs de la capitale, elle avait résolument choisi d’être utile. »
Cette grande dame aux cheveux blancs magnétiques incarnait l’harmonie parfaite entre la tempérance des vieux sages et l’insatiable curiosité de la jeunesse. Infatigable chercheuse, elle a usé sa vie à la transmission du savoir, arc-boutée contre l’ignorance, formant des générations de chercheurs et plaidant sans relâche pour la sanctuarisation de nos écosystèmes.
Le rendez-vous manqué de la République
Qu’on ne s’y trompe pas : Anny Mandungu n’était pas une théoricienne de laboratoire. Elle était la voix crédible, solide et incontournable de la RDC partout où se jouait le destin de l’agroforesterie, de l’écologie ou de la souveraineté alimentaire mondiale. Pourtant, force est de constater, avec l’amertume qui sied aux grands gâchis, que les institutions nationales n’ont pas toujours su hisser leurs opportunités à la hauteur de son immense génie technique. Sa finesse d’analyse, sa perspicacité politique et son intelligence pratique méritaient les premiers rangs ministériels ; elle aura pourtant dû composer dans l’ombre des bureaucraties.
Loin de s’en plaindre, cette femme de réseau et de terrain avait fondé la plateforme Fhenev (Femmes, Hommes, Environnement, Nature et Entrepreneuriat Vert). Une intuition visionnaire, destinée à marier l’urgence de la protection de la nature avec l’autonomie économique des communautés locales. Pour elle, la sauvegarde écologique ne pouvait être qu’inclusive, collective et profondément populaire.
On la voyait ainsi passer, avec une aisance déconcertante, d’une session Zoom internationale à une expédition boueuse en forêt profonde, d’une recette de laboratoire à une récolte de soja dans son potager. Chez elle, la parole était un acte.
L’élégance du silence
Au-delà de la scientifique de haut vol, c’est une personnalité d’une infinie distinction qui s’en va. Discrète, presque secrète, elle fuyait la vaine gloire et le vacarme médiatique. Son patriotisme était un murmure efficace, un enracinement concret. Mais ses proches et ses collaborateurs retiendront surtout sa lumière, son amabilité désarmante, ses invitations à des escapades champêtres et cette générosité brute qui transformait le moindre moment en une leçon de vie.
Anny Mandungu s’est éteinte, laissant la RDC orpheline d’une part de sa mémoire végétale et de sa conscience écologique. Mais son héritage est souterrain. Il continuera d’irriguer chaque conscience éveillée à la cause de la terre, à Kinshasa comme dans l’arrière-pays.
Les grandes femmes ne disparaissent jamais vraiment. Elles deviennent des racines.
Va en paix, exploratrice utile et efficace. La terre du Congo, que tu as tant aimée et protégée, te garde désormais parmi ses racines éternelles.
Salomon BIMANSHA











