SOCIÉTÉ. À première vue, rien ne distingue ce trentenaire américain d’un grand adolescent attardé. Pourtant, derrière le désordre de sa chambre d’enfant se cache l’un des donneurs de sperme artisanaux les plus prolifiques du continent. Enquête sur un phénomène qui bouscule les frontières de la famille moderne.
Une chambre encombrée, des vêtements qui jonchent le sol, un lit à peine fait et, au milieu de ce décor de cégépien tardif, un homme coiffé d’une casquette militaire. C’est ici, dans le sous-sol de la maison maternelle, que vit Kyle. À 30 ans, ce jeune homme arbore un CV biologique pour le moins hors norme : il est le père de 35 enfants. Un exploit démographique réalisé sans jamais passer par la case mariage, ni même par celle d’une vie de couple conventionnelle.
L’engrenage du don « artisanal »
Tout a commencé il y a six ans. À l’époque, un couple de lesbiennes de son entourage cherche désespérément un donneur pour fonder une famille. Kyle propose ses services. Deux semaines plus tard, le test est positif. L’expérience se répète trois ans plus tard avec le même succès. « Aujourd’hui, elles ont un enfant de six ans et un autre de trois ans. Ce sont les miens », confie-t-il, non sans une pointe de fierté.
Ce premier succès agit comme un déclic. Face à la lourdeur administrative et financière des banques de sperme traditionnelles, Kyle flaire le besoin. Il crée un groupe sur les réseaux sociaux, baptisé « Sperm Donation USA ». Le succès est immédiat. Aujourd’hui, sa communauté compte près de 16 000 membres, dont 500 donneurs prêts à offrir leur patrimoine génétique.
Un business de l’altruisme sans frontières
Le phénomène dépasse désormais largement les frontières américaines. Sur son écran d’ordinateur, Kyle fait défiler les messages. Le dernier en date émane d’une Française. « En France, les femmes célibataires ont parfois du mal à accéder rapidement à ces parcours, alors elle m’a contacté », explique-t-il. En juin prochain, il prendra l’avion pour la rejoindre.
Car la méthode de Kyle est rodée et, surtout, gratuite. Le jeune homme ne monnaie pas sa semence ; il demande simplement le remboursement de ses frais de transport et de logement. Une gratuité qui pose question, mais que l’intéressé justifie par une démarche purement philanthropique.
« Ce que j’y gagne ? De la joie et du bonheur. Voir les photos de ces enfants, leurs visages souriants, c’est une motivation formidable. C’est un sentiment très chaleureux. »
La fin des repères ?
Derrière cette apparente bonhomie et ce discours humanitaire, l’histoire de Kyle soulève des interrogations éthiques et psychologiques vertigineuses. Peut-on décemment concevoir 35 enfants tout en continuant à faire laver son linge par sa mère ? Quelle place pour ces enfants nés d’un père nomade, dont le seul lien avec leur géniteur se résume à des clichés envoyés par messagerie interposée ?
À l’heure où les structures familiales traditionnelles se disloquent au profit de réseaux de solidarité biologiques mondialisés, Kyle incarne, à lui seul, les dérives et les libertés d’une parentalité ubérisée. Reste à savoir si cette multiplication des pains génétiques fera, à l’arrivée, des enfants véritablement heureux.
Salomon BIMANSHA











