L’ordre est tombé dans la nuit, brutal, inévitable. Alors que Kolwezi, la riche cité minière du Shaba (ex-Katanga), étouffe sous le sang et la terreur depuis six jours, le président français Valéry Giscard d’Estaing a tranché. Pas question de tergiverser face au massacre à huis clos qui s’y déroule. À l’instant même où vous lisez ces lignes, les Transall de l’armée de l’air survolent le Zaïre. À leur bord : le 2e Régiment Étranger de Parachutistes (REP). La Légion saute sur Kolwezi.
Kolwezi au bord du gouffre

Tout a commencé le 13 mai. Profitant de la porosité des frontières angolaises, environ 4 000 rebelles katangais,les sinistres « Tigres », lourdement armés par le bloc de l’Est — ont fondu sur la ville. En quelques heures, les forces régulières du président Mobutu ont plié bagage, abandonnant la population à son sort.
Le piège s’est refermé sur 100 000 Africains et près de 3 000 coopérants européens, belges et français pour la plupart, qui font tourner les mines de cuivre et de cobalt. Très vite, la situation a basculé dans la folie pure. Pillage systématique, viols, exécutions sommaires… Depuis une semaine, Kolwezi est devenue une immense souricière où l’on meurt pour une alliance en or ou un regard de travers. Les témoignages de ceux qui ont réussi à fuir à travers la brousse font frémir. On parle de dizaines de corps d’Européens et de Zaïres qui jonchent les avenues de la ville close.
L’audace du 2e REP
Face à l’impuissance de l’ONU et aux hésitations de Bruxelles, Paris a choisi la vitesse et la force. L’opération a reçu un nom de code : Bonite.
Sous les ordres du colonel Philippe Erulin, un chef au calme olympien, les légionnaires ont été projetés de Calvi vers Kinshasa en un temps record. Le défi tactique est pourtant insensé :
- Un saut à basse altitude (250 mètres) sans reconnaissance préalable.
- Des parachutes américains de type T-10, auxquels les hommes ne sont pas habitués.
- Un effet de surprise obligatoire pour éviter que les rebelles n’exécutent les derniers otages avant l’impact.
« Ce n’est pas une opération militaire classique, c’est une course contre la montre pour sauver des vies humaine. » confie un officier de l’état-major avant le décollage.
Le choc de l’assaut
Il est un peu plus de 15 heures, heure locale, quand le ciel de Kolwezi se sature de corolles blanches. La première vague quelque 400 hommes des 1ère, 2e et 3e compagnies touche le sol de la zone verte, près de l’ancien aérodrome.

L’accueil est dantesque. Les « Tigres » ouvrent le feu à l’arme automatique et au mortier lourd. Mais la Légion reste la Légion. À peine libérés de leurs harnais, les hommes d’Erulin s’organisent, fixent l’ennemi et contre-attaquent à la baïonnette et au lance-roquettes. Les premiers rapports radio qui filtrent ce soir font état de combats acharnés, rue par rue, maison par maison, dans le quartier européen et autour du lycée Jean-XXIII.
Une libération en marche, un bilan déjà lourd
Au moment où nous mettons sous presse, les parachutistes français ont réussi à sécuriser plusieurs points névralgiques de la ville. Des centaines d’otages hébétés, terrifiés, sortent enfin des habitations barricadées, les larmes aux yeux, n’osant pas croire à l’apparition de ces képis blancs transformés en anges gardiens.
Mais la victoire aura un goût de cendre. Le spectacle qui s’offre aux militaires est d’une sauvagerie sans nom. Des charniers ont été découverts dans le quartier de Pimpis. Combien de survivants ? Combien de morts ? Une seconde vague du 2e REP doit être parachutée demain à l’aube pour ratisser le reste de la ville et repousser les rebelles vers la frontière.
La France vient de signer à Kolwezi l’un de ses coups d’éclat militaires les plus audacieux depuis la fin de la guerre d’Algérie. Le 2e REP est en train d’écrire, dans le sang et la poussière du Shaba, une page héroïque de son histoire. Mais le prix à payer pour l’Afrique et pour l’Europe reste encore à s’écrire.
SALOMON BIMANSHA











