COULISSES. Le virologue congolais de renommée mondiale rejoint le bras armé de l’Union africaine pour la santé. Un coup de maître politique et scientifique pour l’agence continentale.

C’est ce qui s’appelle un « gros coup » pour la diplomatie sanitaire africaine. Le professeur Jean-Jacques Muyembe Tamfum, monument vivant de la virologie mondiale et figure tutélaire de la lutte contre les épidémies en République démocratique du Congo (RDC), vient d’être nommé conseiller spécial du directeur général d’Africa CDC (Centres africains de contrôle et de prévention des maladies).
Pour ce scientifique de 84 ans, qui a passé sa vie sur le terrain à traquer les virus les plus mortels de la planète, cette nomination sonne comme une consécration panafricaine. Selon nos informations, le codécouvreur du virus Ebola en 1976 s’envolera prochainement pour Addis-Abeba, en Éthiopie. Au siège de l’organisation, l’attend un attribut de taille : son passeport diplomatique africain. Un sésame qui formalise son nouveau statut de « pompier volant » de la santé publique à l’échelle du continent.
Le « chasseur de virus » change d’échelle
Pour Africa CDC, dirigé par son compatriote le Dr Jean Kasseya, recruter le Dr Muyembe est une décision éminemment stratégique. Alors que le continent fait face à des urgences sanitaires répétées — de la résurgence d’Ebola à l’est de la RDC aux crises climatiques favorisant les zoonoses (maladies transmises de l’animal à l’homme) —, l’agence a besoin de figures d’autorité capables de parler d’égal à égal avec les grands décideurs mondiaux.
« Le Pr Muyembe n’est pas seulement un chercheur de laboratoire, c’est un stratège de crise », confie une source proche d’Africa CDC. « Il apporte avec lui cinquante ans d’expérience vécue dans la boue et la sueur des épidémies équatoriales. C’est une valeur inestimable pour notre souveraineté sanitaire. »
L’histoire de Muyembe se confond avec celle de la microbiologie moderne. En 1976, jeune diplômé de l’université de Louvain, il est le premier scientifique à se rendre à Yambuku, dans le nord du Zaïre (devenu RDC), pour enquêter sur une mystérieuse fièvre hémorragique. C’est lui qui prélève le sang d’une religieuse belge malade, un échantillon envoyé à Anvers qui permettra d’isoler pour la première fois le virus Ebola.
Depuis, il a dirigé l’Institut national de recherche biomédicale (INRB) à Kinshasa et a été à la pointe du développement de l’Ebanga, un traitement par anticorps monoclonaux qui a fait chuter spectaculairement la mortalité de la maladie.
Les défis d’Addis-Abeba
À Addis-Abeba, les dossiers qui attendent le nouveau conseiller spécial sont colossaux. Africa CDC, devenu pleinement autonome de l’Union africaine ces dernières années, cherche à s’affranchir de la dépendance occidentale. Les chantiers prioritaires ? La production locale de vaccins, le renforcement de la surveillance génomique sur le continent et la création d’une force de réaction rapide face aux pandémies.
Avec le Pr Muyembe dans ses rangs, l’institution africaine s’offre un conseiller de haut vol, respecté de l’OMS à la Maison-Blanche. À l’heure où la géopolitique de la santé est devenue un terrain d’influence majeur, l’Afrique rappelle qu’elle dispose, elle aussi, de ses propres cerveaux d’exception pour dicter sa feuille de route.
Soudainement propulsé sur l’échiquier diplomatique continental, le Pr Muyembe devra concilier ses nouvelles fonctions à Addis-Abeba et la gestion des crises locales en RDC.
Salomon BIMANSHA











