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Floribert Chebeya, la voix brisée des sans-voix

HOMMAGE. Seize ans après sa disparition dans les méandres de Kinshasa, la figure du fondateur de la Voix des Sans-Voix reste le symbole de l’intransigeance face à l’arbitraire. Portrait d’un homme qui a payé de sa vie le prix de la vérité.

C’était un homme mince, au regard doux mais d’une obstination de granit. Le genre d’homme dont la simple présence dans l’antichambre d’un ministère faisait trembler les généraux et pâlir les ministres. Floribert Chebeya Bahizire aurait eu 62 ans. Au lieu de cela, son histoire s’est arrêtée net une nuit de juin 2010, sur une route sombre de la périphérie de Kinshasa. Seize ans plus tard, la République démocratique du Congo (RDC) pleure toujours celui qui fut, sa vie durant, la mauvaise conscience des puissants.

Né à Bukavu le 13 septembre 1963, en plein chaos post-indépendance, Chebeya aurait pu choisir le confort de l’exil ou la sécurité du silence. Il choisira le combat le plus dangereux d’Afrique centrale : la défense des droits de l’homme. En fondant la Voix des Sans-Voix (VSV) sous le régime crépusculaire du maréchal Mobutu, il s’impose rapidement comme un cartographe de l’indicible. Massacres d’étudiants, arrestations arbitraires, tortures dans les geôles secrètes… Rien n’échappe à son scalpel méthodique.

« Si nous ne parlons pas, qui parlera pour ceux qu’on mure dans le silence ? » répétait-il souvent à ses proches.

L’art de déranger, de Mobutu à Kabila

Ce qui caractérisait Chebeya, c’était sa rigueur. Pas de slogans creux, pas d’idéologie partisane. Ses rapports étaient des réquisitoires précis, étayés, indiscutables. Une méthode qui lui vaudra d’être harcelé, menacé, arrêté à de multiples reprises. Mais l’homme était insaisissable, protégé par son aura internationale et une absence totale de peur.

Quand le régime change en 1997, les espoirs de démocratisation s’envolent rapidement. Laurent-Désiré Kabila, puis son fils Joseph, découvrent à leur tour ce poil à gratter démocratique. Chebeya ne trie pas ses victimes selon leur camp : il défend les opposants, les journalistes, les anonymes broyés par la machine d’État. Pour le pouvoir congolais des années 2000, il devient l’homme à abattre, le témoin de trop.

Le piège de la mi-nuit

Le 1er juin 2010, Floribert Chebeya reçoit une convocation pour un rendez-vous à l’Inspection générale de la police à Kinshasa. Il doit y rencontrer le tout-puissant chef de la police, le général John Numbi. Chebeya s’y rend avec son fidèle chauffeur, Fidèle Bazana. On ne les reverra plus vivants.

Le lendemain matin, le corps de Floribert est retrouvé à l’arrière de sa voiture, sur la route de Mitendi, savamment mis en scène pour faire croire à un rendez-vous galant qui aurait mal tourné. Une ficelle trop grosse pour cette République des ombres. Le corps de Fidèle Bazana, lui, ne sera jamais retrouvé.

Une onde de choc et un héritage

L’assassinat de Chebeya provoque une onde de choc planétaire. De Paris à Washington, la condamnation est unanime. En RDC, la société civile perd son phare. Le procès qui suivra, fleuve et tumultueux, mettra en lumière les rouages d’un crime d’État, menant des années plus tard à la condamnation de plusieurs hauts gradés de la police, brisant le mythe de l’impunité totale.

Aujourd’hui, alors que la RDC cherche toujours sa boussole démocratique, le nom de Floribert Chebeya résonne comme un avertissement et une inspiration. Il a incarné cette formule d’Albert Camus : « La seule façon de faire face à un monde sans liberté est de devenir si absolument libre que votre existence même est un acte de rébellion. »

Floribert Chebeya était de cette race de rebelles pacifiques. Seize ans après, sa voix, paradoxalement, n’a jamais été aussi forte.

Salomon BIMANSHA

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