
HOMMAGE. Disparu il y a un an, l’auteur de « L’Ondée » et de « L’Invention de l’Afrique » laisse derrière lui une œuvre monumentale qui continue de bousculer les certitudes du continent et du monde.
Il y a douze mois, le monde de l’esprit perdait l’un de ses architectes les plus audacieux. Valentin-Yves Mudimbe s’éteignait, laissant orpheline une République démocratique du Congo dont il fut l’un des plus brillants ambassadeurs intellectuels, mais aussi une communauté académique internationale encore imprégnée de ses thèses iconoclastes. Un an après, que reste-t-il de l’héritage de celui qui a déconstruit, avec une précision chirurgicale, le regard de l’Occident sur l’Afrique ?
L’archéologue du savoir
Né à Jadotville (aujourd’hui Likasi), Mudimbe n’était pas seulement un universitaire ; il était une passerelle. Entre la théologie de ses années bénédictines et la rigueur de la philologie, il a bâti une œuvre qui échappe aux étiquettes. Son chef-d’œuvre, The Invention of Africa (1988), reste aujourd’hui le passage obligé de tout chercheur souhaitant comprendre comment le « discours colonial » a façonné une image de l’Afrique qui n’était souvent qu’un miroir des fantasmes et des peurs de l’Europe.
Ce que Mudimbe appelait la « bibliothèque coloniale » n’était pas un simple concept, mais une mise en garde. Il nous rappelait que l’on ne peut parler de soi si l’on utilise exclusivement les mots de l’autre. Un an plus tard, cette leçon résonne avec une actualité brûlante dans les débats sur la décolonialité et la souveraineté intellectuelle du continent.
Entre littérature et exil
Mais réduire Mudimbe à ses essais savants serait oublier le romancier d’une finesse rare. De L’Écart à Entre les eaux, il a exploré les tiraillements de l’âme africaine, prise entre tradition et modernité, entre foi et raison. Son style, d’une élégance classique héritée de sa formation humaniste, servait des récits d’une complexité psychologique profonde.
L’exil, principalement aux États-Unis (notamment à Duke University), n’a jamais distendu son lien avec sa terre natale. Au contraire, la distance semblait affûter son analyse sur les paradoxes congolais. Il observait de loin, avec la mélancolie des sages, les soubresauts d’un pays qu’il n’a cessé d’écrire.
Une trace indélébile
Aujourd’hui, l’hommage n’est pas seulement celui de la mémoire, mais celui de la pratique. Enseigner Mudimbe, c’est accepter de ne pas avoir de réponses simples. C’est accepter l’inconfort de la pensée critique.
Alors que les hommages se multiplient pour ce premier anniversaire, une certitude demeure : le Professeur a quitté l’amphithéâtre, mais sa voix, elle, ne s’est pas tue. Elle continue de murmurer à l’oreille des nouvelles générations de chercheurs et d’écrivains que l’Afrique n’est pas une invention, mais une volonté à réaffirmer chaque jour.
SALOMON BIMANSHA
