Enquête. Alors que le pays célèbre sa Journée Nationale de l’Enseignement, le bilan est amer. Entre une « gratuité » aux airs de mirage et un niveau scolaire en chute libre, le moteur du développement congolais est en panne sèche. Plongée au cœur d’un système qui sacrifie son élite de demain.
Le paradoxe de la quantité

Depuis 2019, un mot d’ordre résonne de Kinshasa à Goma : la gratuité de l’enseignement primaire. Sur le papier, la promesse est noble, presque révolutionnaire : plus de 5 millions d’enfants supplémentaires ont retrouvé le chemin des bancs de l’école. Mais à quel prix ?
Le constat sur le terrain est celui d’une asphyxie. Dans les faubourgs de Kinshasa, des classes prévues pour 40 élèves en accueillent désormais 120. À même le sol, dans une chaleur étouffante, l’apprentissage devient une épreuve de survie physique avant d’être un exercice intellectuel.
« On a ouvert les vannes sans construire les digues », résume un inspecteur sous couvert d’anonymat. « Le résultat, c’est une massification sauvage qui dilue le savoir. »
Des enseignants, ces « hussards » au régime sec
Le pilier du système, l’enseignant, est le grand oublié de la réforme. Si les salaires ont été légèrement revus à la hausse, l’inflation galopante de ces dernières années a réduit le pouvoir d’achat des « maîtres » à peau de chagrin.
- Le phénomène des N.U. (Nouvelles Unités) : Des milliers d’enseignants travaillent encore sans matricule officiel, donc sans salaire, survivant grâce à la solidarité des parents ou à de petits commerces informels.
- La démotivation : Comment exiger l’excellence de la part de professeurs qui doivent parfois marcher 10 kilomètres pour rejoindre une école délabrée, faute de moyens de transport ?
Une analyse critique : L’école des illusions
Pourquoi la machine grippe-t-elle ? L’analyse révèle trois failles structurelles majeures :
1. L’inadéquation formation-emploi
Le système éducatif congolais reste une pâle copie de l’héritage colonial, axé sur les humanités littéraires et les diplômes de bureau. Résultat : le pays produit des milliers de diplômés en droit ou en sociologie chaque année, alors qu’il manque cruellement d’ingénieurs agronomes, de techniciens en mines et d’artisans qualifiés.
2. Le business des diplômes
La prolifération des écoles privées « boutiques » et la corruption qui gangrène les examens d’État (le baccalauréat local) dévaluent le mérite. Le diplôme n’est plus une garantie de compétence, mais un simple bout de papier monnayable.
3. Le financement : Le compte n’y est pas
Malgré les annonces budgétaires, la part réelle allouée à l’éducation reste largement insuffisante face à l’immensité du territoire et à la démographie galopante. La dépendance aux bailleurs de fonds internationaux (Banque Mondiale, etc.) pose la question de la souveraineté éducative à long terme.
Les chiffres noirs
Indicateur État des lieux
Accès Hausse de 20% des inscriptions depuis la gratuité
Qualité Moins de 30% des élèves de 4e primaire maîtrisent la lecture de base
Infrastructures Déficit estimé à plus de 50 000 salles de classe
Budget Environ 18-20% du budget national (théorique)
Quel espoir pour demain ?
Tout n’est pas sombre. Une prise de conscience émerge au sein de la société civile. Des initiatives privées d’excellence et certains centres de formation technique montrent la voie. Mais sans une réforme courageuse des curricula pour apprendre aux Congolais à transformer leurs propres ressources et une véritable numérisation de l’enseignement, l’école de la RDC risque de rester ce qu’elle est aujourd’hui : une machine à fabriquer du chômage.
En cette journée nationale, l’heure n’est plus aux discours de circonstance, mais à l’urgence. Car dans une Afrique qui court vers l’avenir, le Congo ne peut se permettre de rester sur le quai, avec pour seul bagage un cartable vide.
Salomon BIMANSHA











