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« RDC : Le cri de détresse de l’hôpital public »

ENQUÊTE. Entre corruption, manque de moyens moyenâgeux et détresse des soignants, le système de santé congolais est au bord de l’asphyxie. Un médecin, le Dr Joël Matungulu, brise l’omertà à travers une enquête scientifique qui place les décideurs face à leurs responsabilités.

Par Salomon BIMANSHA

C’est un cri qui vient des entrailles de la République Démocratique du Congo, mais qui résonne jusqu’aux bureaux feutrés de Bruxelles. Dans les quartiers populaires de Kinshasa ou dans les villages reculés du Grand Équateur, l’hôpital public a changé de nom. Il ne soigne plus, il « finit ». Les Congolais, avec cette ironie tragique qui les caractérise, l’appellent désormais le « Mouroir » ou « Kunda Ebembe » (le cimetière des cadavres).

Le constat est brutal, mais documenté. Le Dr Joël Matungulu, médecin congolais aujourd’hui chercheur, a décidé de passer le système au scanner. Son diagnostic ? Une rupture de confiance totale entre le patient et la blouse blanche. Son enquête, qui a déjà recueilli plus de 300 témoignages poignants, révèle une réalité que les statistiques officielles tentent souvent de lisser : en RDC, la santé n’est pas un droit, c’est une transaction.

Le verdict du portefeuille

Les chiffres issus de l’étude sont sans appel : 76 % des Congolais ont déjà renoncé à se faire soigner, faute d’argent. Une donnée qui masque des drames humains insoutenables. Ici, on meurt à 5 ans parce qu’un médecin exige un acompte avant d’intervenir. Là, une grand-mère s’éteint faute d’un simple respirateur.

« On ne veut plus seulement envoyer de l’argent pour des cercueils ou des factures de la dernière chance », s’indigne un membre de la diaspora dans l’enquête. Car c’est là l’autre paradoxe : alors que la diaspora congolaise injecte chaque année plus d’un milliard de dollars au pays — une manne dont une immense partie est engloutie par les urgences médicales —, le système, lui, reste immuable.

L’enfer des soignants

Mais réduire cette crise à la seule cupidité des médecins serait une erreur d’analyse. Le dossier révèle l’envers du décor : des praticiens travaillant avec des « moyens du 19ème siècle », sans primes, sans salaires réguliers, obligés de jongler entre quatre ou cinq institutions privées pour payer le loyer de leurs propres enfants.

« Nous avons prêté serment pour sauver des vies, mais au prix de perdre les nôtres ? », s’interroge un médecin de campagne. Cette précarité institutionnalisée crée un cercle vicieux où la détresse du soignant finit par nourrir le mépris envers le patient. Le résultat est une fuite des cerveaux massive vers l’Occident, laissant le pays exsangue.

Le chiffre : 95 % C’est le pourcentage de Congolais interrogés qui ne voient aucun impact concret des aides internationales sur leur hôpital de quartier. Un désaveu cinglant pour les bailleurs de fonds.

Sortir des « bureaux climatisés »

L’ambition du Dr Matungulu est désormais politique. Ces données de terrain, brutes et scientifiques, seront présentées aux décideurs internationaux. L’objectif est clair : forcer une réforme qui ne soit plus dictée par des technocrates dans des « bureaux climatisés », mais par la réalité du peuple.

Pour que la confiance revienne, il faudra plus que des mots. Il faudra que l’argent envoyé par les familles achète du soin, et non plus du silence. En attendant, les Congolais continuent de trembler dès que le téléphone sonne à une heure inhabituelle. Car au Congo, la maladie est souvent le début d’un deuil.

Salomon BIMANSHA

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