Enquête. Des tonnes de documents coloniaux qui pourrissent dans des hangars humides de Kinshasa aux disques durs volatils des ministères, la République démocratique du Congo sabote sa propre mémoire administrative. Plongée dans le chaos — et les quelques lueurs d’espoir — d’un secteur stratégique totalement sinistré.
« Un peuple sans histoire est un peuple condamné à tourner en rond. » Cette maxime, répétée par les historiens congolais, résonne comme un avertissement tragique dans les couloirs feutrés de l’administration de Kinshasa.
C’est le paradoxe d’un géant. La RDC extrait le cobalt qui alimente les technologies du monde entier, mais s’avère incapable de stocker et sécuriser ses propres données sur le long terme. Derrière les façades des ministères et des entreprises publiques, la gestion des archives nationales s’apparente à un immense angle mort politique. Un naufrage documentaire qui menace non seulement l’histoire culturelle du pays, mais paralyse aussi son efficacité économique et juridique.
Le grand flou juridique : une loi de 1978 à l’ère de l’intelligence artificielle
Sur le papier, le pays dispose de fondations. Le régime général des archives repose sur la loi 78-013 du 11 juillet 1978. Un texte promulgué sous l’ère Mobutu, à une époque où le « Mouvement populaire de la révolution » (MPR) gérait l’État, et où l’ordinateur personnel relevait de la science-fiction.
Cette loi, bien que rigoureuse sur les délais de versement (obligation théorique de verser aux Archives Nationales tout document de plus de 30 ans), souffre d’un profond décalage avec le XXIe siècle. Certes, des arrêtés ministériels en 2018 ont tenté de structurer le « petit archivage » et de professionnaliser le secteur, et le récent Code du Numérique congolais a jeté les bases légales de l’archivage électronique. Mais dans la pratique, le cadre reste fragmenté, sans budget d’application contraignant pour les services publics.
Radiographie d’un abandon

Pourquoi la situation est-elle si critique ? Le mal est structurel et se décline en trois axes majeurs :
L’asphyxie matérielle : L’Institut National des Archives du Congo (INACO) fait face à un manque criant d’infrastructures dédiées. Les dépôts souffrent d’humidité chronique, d’absences de systèmes de régulation thermique et de protection contre les incendies. Des documents inestimables datant de l’État indépendant du Congo (EIC) ou de la période coloniale belge s’effritent sous l’effet de la chaleur et des insectes.
La fracture de la transmission administrative : Lors des transitions politiques ou des remaniements ministériels, l’absence de protocoles stricts de passation des archives courantes provoque des pertes de données massives. « Chaque nouvelle équipe ministérielle repart presque de zéro, faute d’avoir accès aux dossiers de ses prédécesseurs », confie un chercheur du Centre de Recherche en Sciences Humaines (CRESH).
Le mirage du « tout-numérique » sans méthode : Si la numérisation est sur toutes les lèvres à Kinshasa, elle se fait souvent de manière anarchique. On scanne à la va-vite, sans indexation scientifique, standardisation ou serveurs sécurisés. Résultat : un document PDF perdu dans un disque dur local ou une clé USB privée devient aussi introuvable qu’un papier jauni au fond d’un carton anonyme.
Le sursaut vient de la base

Heureusement, le tableau n’est pas totalement noir. Face à l’inertie des instances dirigeantes, une nouvelle génération d’archivistes, formés localement ou à l’étranger, tente de faire bouger les lignes. Des initiatives de sauvegarde numérique, parfois appuyées par des partenariats internationaux (UNESCO, institutions francophones), émergent pour numériser en priorité les fonds iconographiques et les archives historiques les plus menacées.
De plus, les entreprises du secteur privé — notamment les banques et les compagnies minières opérant au Katanga ou à l’Est — imposent désormais des standards d’archivage stricts (normes ISO) pour sécuriser leurs données d’exploitation. Un modèle d’efficacité dont l’administration publique ferait bien de s’inspirer.
Si la RDC veut asseoir sa souveraineté à l’ère du numérique, elle devra comprendre que la mémoire n’est pas une charge budgétaire passive, mais le premier outil de sa bonne gouvernance.
Salomon BIMANSHA











