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L’empire des deux-roues : quand Kinshasa étouffe sous le règne du guidon

C’est un chiffre qui donne le tournis, une marée mécanique qui charrie autant de vitalité économique que de chaos urbain. Selon les autorités provinciales, près de six millions de motocyclettes arpentent désormais le bitume défoncé et les artères poussiéreuses de la capitale congolaise. Six millions. Dans une mégapole qui frôle les dix-sept millions d’âmes, le calcul est aussi simple qu’alarmant : Kinshasa ne marche plus, elle ne roule plus en voiture, elle s’agite et se fraye un chemin à coups de klaxons et de pots d’échappement pétaradants.

Le phénomène des « wewas », ces mototaxis devenus le sang qui irrigue les veines de la cité, n’est plus une simple solution de débrouille face à la faillite des transports publics. C’est une mutation sociologique majeure, un monstre urbain à deux visages.

D’un côté, la promesse d’une mobilité absolue. Là où les bus s’enlisent dans des embouteillages dantesques et où les artères prinicpales étouffent sous le poids des usures du temps, la moto se faufile, escalade les trottoirs, contourne les nids-de-poule et désenclave les quartiers les plus reculés. Pour une jeunesse diplômée ou délaissée, livrée à elle-même face au chômage, le guidon est devenu l’ultime filet de sécurité, un gagne-pain immédiat, la garantie de ramener le pain du soir au foyer.

Mais de l’autre côté du miroir, le tableau vire au cauchemar civique et sanitaire. La jungle routière kinoise s’est dotée de ses propres lois, dictées par l’impunité et la vitesse. Absence totale de casques, non-respect du Code de la route, incivisme érigé en système : les urgences des hôpitaux de la capitale ne désemplissent pas, engorgées par le tribut humain payé quotidiennement à cette frénésie routière. Sans parler de l’anarchie sécuritaire, où la plaque d’immatriculation relève parfois du mythe et où le moindre accrochage risque de tourner à la justice populaire.

Face à ce raz-de-marée, le pouvoir provincial semble naviguer à vue, pris en étau entre la nécessité de réguler et la peur de provoquer une étincelle sociale. Car toucher aux mototaxis, c’est s’attaquer à la fois au mode de transport majoritaire des Kinois et à la principale soupape de sûreté d’une jeunesse sous tension.

Peut-on encore dompter cet empire sur deux roues ? L’enjeu dépasse le simple contrôle routier ou l’immatriculation obligatoire. Il touche à l’essence même du développement urbain de Kinshasa : construire de véritables réseaux de transport de masse, tracer des axes dédiés et imposer l’État de droit là où règne aujourd’hui la loi du plus rapide. Faute d’une volonté politique ferme et structurée, la capitale continuera de subir le dictat du guidon, oscillant dangereusement entre survie au quotidien et asphyxie collective.

Salomon BIMANSHA

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